- 10 – Bout du bout !
2 novembre, 2014, 14 h 06 min
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            Je suis assis en short et tongs sur la terrasse du port du bout de l’Europe, Fisterra, l’humeur en été. Pourtant hier…

            Hier, je suis parti de Oliveiroa emporté par le seul jour de tempête que j’aurai connu en Galice, pour trente-trois derniers kilomètres, épiques !

            C’est vraiment au cap Fisterra que j’aime conclure, loin des oreries de Santiago, plus à mon aise dans le faste de mère nature. En cet endroit précis de notre continent, l’Empire Romain et les croyances du monde entier voyaient une fin, la limite passée laquelle le néant se formait, le triangle des Bermudes de l’Empereur César en quelque sorte ! Les Celtes avant eux y avaient déjà dressé des autels et consacré des rituels. Coïncidence calendaire, le 31 octobre est le dernier jour de l’année celtique, ce sera important pour la suite…

            J’en suis donc à batailler ferme contre les vents, le nez  planté dans ma déception de ne pas finir ma route avec un coucher de soleil. Sur les dernières crêtes à franchir, mon envergure d’albatros déçu reçoit les assauts de Zéphire comme autant de gifles. La plus cinglante vexe mes convictions : ne pas être plus fort que le mauvais temps. A quoi bon avoir tant surmonté jusqu’ici pour m’écraser contre de bêtes nuages ?

            En cas d’urgence : changer de vibrations, s’élever un peu. Mon I Pod fera le médiateur. C’est tout le répertoire de la variété française que j’appelle à la rescousse. Dalida, Zazie et autres Enfoirés emportent mon humeur fadasse et déjà, j’ai trop chaud. Je me quitte le bonnet…

            La constance du souffle est remarquable, bien sûr venant de face, secteur ouest. Les éoliennes qui hérissent l’horizon sont tout à leur affaire. Je les regarde danser, vibrantes preuves d’une énergie propre et maitrisée, notre avenir. Bien malgré moi, les kilomètres défilent. La pluie n’a toujours pas gagné et quelques trouées de bleu percent même à l’occasion. Je chante un peu plus fort encore.

            Au sommet d’un méchant raidillon, le visage bleu vert de l’Atlantique s’expose telle une aquarelle délavée d’averses hauturières. Les pieds dans le sable, je sens l’onde s’écraser violemment sur le rivage, reprise par l’ondoiement des eucalyptus géants dans mon dos qui répercutent la vague sur la terre. Tout autour de moi est mis en mouvement par un tyran insaisissable, immatériel, pourtant si tangible.

            Puis le miracle : obligé de sortir mes lunettes de soleil ! Alors que je marche maintenant dans l’axe du cap, un astre triomphal règne sur une moitié de ciel. Dans le port, de petites coques vernissées de pêches miraculeuses et de mauvaises mers, animent leurs couleurs joyeuses pour me souhaiter la bienvenue. Plus que trois kilomètres…

            Arrivé au phare, il faut redoubler d’effort car plus rien ne s’oppose au déchainement des éléments.  Sur le large, un spectacle inouï. A l’endroit précis du cap, les cieux se scindent laissant passer à ma gauche l’azur en majesté et bousculant la tempête sur ma droite. Je comprends vite que le vent est l’architecte de cet équilibre instable. Tant qu’il restera le même, je resterai au sec. Un chapelet offert en ex-voto par un pèlerin me servira de girouette. Il vole à la perpendiculaire d’un crucifix de bois qui lui sert de socle. Au nord, l’orage gronde à cent mètres à peine, tenu à distance par l’inertie. Au sud, la baie s’empourpre de cinquante nuances d’été. A la faveur de l’obscurité qui tombe, une ligne de démarcation très nette se dessine dans le contraste : stupéfiant.

            Je reste scotché là deux heures, sans voix, minuscule face à l’œuvre grandiose du naturel mis en pareil mouvement. Tous mes sens sont agités et créent un sentiment très étrange de plénitude. Il me faut une volonté raisonnée pour revenir à ma réalité, celle d’un pèlerin qui est venu au cap Fisterra accomplir le rite du feu : me débarrasser de mes oripeaux ! Etrangement, malgré les conditions météo, de petites foyers fébriles défient le souffle et nombreuses sont les personnes qui brulent des effets personnels. J’apprends plus tard que les Galiciens, peuple celte, viennent en ce jour précis de la fin de leur année bruler eux aussi du vieux pour faire du neuf. Nous sommes donc des centaines, ébouriffés d’embruns, le visage baigné dans le clair-obscur des flammes, à la manière de la Tour.

            Il ne reste que des cendres… Le soleil doit être couché derrière le gros temps. Une lumière miraculée parvient à filtrer à travers des trombes d’eau, une lumière dont je n’avais été le témoin. La plupart des fidèles ont déserté, pas moi, je n’y arrive pas, c’est trop beau. Puis un bruit nouveau attire mon attention : le chapelet. Il heurte une coquille St Jacques au sol : faut déguerpir, vite.

            La première goutte de pluie me fait sourire. La deuxième me ramène sur terre et les millions d’autres qui ont déferlé ensuite m’ont retenu otage du cap Fisterra pour deux heures. Dans une course folle, je suis la vingtaine de courageux restée là et nous allons nous écraser sous le auvent du magasin de souvenirs. La violence du premier assaut n’était en fait qu’un avertissement. Tout autour de nous, les éclairs rejoignent la terre par le paratonnerre du phare dans une débauche sonore que la roche elle-même peine à encaisser. Dans la panique, les gens venus en voiture proposent leurs places libres. Je ne veux pas perdre une seule goutte de la tempête. Me voilà donc resté seul.

            L’humidité comme un sarcophage trop étroit commence à raidir mon corps. Tout faire pour repousser le froid. Je suis en slibard, du vent dans tous les trous, des éclairs partout, je fais tout ce que je peux pour me changer au plus vite… La masse nuageuse est tellement dense que je ne distingue plus la lumière du phare à cinquante mètres, l’énergie est formidable.

            La violence est allée croissante, trois vagues successives de torrents montés en bourrasques. Je suis encore plus petit, je ne suis plus rien dans cet enfer de démesure. Mon sentiment intérieur est agité par la peur bien sûr, mais une émotion plus intense me grise : celle de l’expérience vécue. Je me sais en sécurité, au sec, je n’ai qu’à apprécier. Je cale mon I Pod sur une fréquence plus grandiose, Verdi fera l’affaire, et je profite de l’apocalypse, ma solitude rendant l’instant unique, je kiffe.

            La sagesse populaire l’a consacré en expression : le calme, après la tempête. Existe-t-il un moment plus précieux que celui-ci, quand la rage cède enfin ? La terre redevient alors un berceau, le champ d’un nouveau possible. Je bois ces quelques minutes de total silence avant de redescendre, au sec, vers le village en contre-bas, j’ai l’impression de voler.

            Je repense à ce matin. Je n’ai pas vraiment vu mon coucher de soleil pour ainsi dire, mais j’ai vécu tellement plus qu’une carte postale. Je m’endors totalement heureux, me faisant la promesse d’oser rêver bien plus grand qu’un simple soir de beau temps !

 



- 9 – Praza Obradoiro
30 octobre, 2014, 15 h 00 min
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             C’est un grand carnaval, un déballage de foire internationale, un carrefour de pas, de rires, de larmes. La grande majorité arrive, d’autres transitent, personne ne veut vraiment repartir. La Praza Obradoiro est un miroir de pavés séculaires dans lequel se reflètent la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle et toute son histoire. Chaque pèlerin vient ici offrir le moment sacré du dénouement, celui de l’accomplissement, enfin l’exultation !

            Les nuages ont définitivement renié leurs origines galiciennes, l’air est délicieux. L’heure de pointe a sonné un peu avant la grand messe de midi. Les premiers pèlerins arrivent, le nez collé sur la grosse flèche jaune peinte à travers toute l’Espagne et qui les a menés à bon port. Dans leurs petits uniformes gris et bleu, les élèves du collège royal se pressent, poussés avec autorité par de vieilles « abuelas » endimanchées qui les embrassent en leur criant des mots d’amour. Quelques costards-cravates, lunettes de soleil et portable de rigueur, fendent net l’agitation dans un air de dédain très étudié. De vieilles soutanes poussives trainent une opulence de circonstance, le ministère d’une ville sainte étant aussi affaire de gros sous…

            Je suis assis dans un angle, totalement ému, du coup muet. Je regarde se recomposer le spectacle qui fut toujours celui de Santiago, son essence profonde. Par flots entiers, les éreintés du chemin viennent abdiquer vainqueurs ! Ils ont fait face. Le vent, les plaies, la douleur, rien ne restera que le bonheur. Comme une mécanique céleste bien orchestrée, l’effet se produit sur tous, sans exception aucune. D’abord, la dureté s’écorne, puis le tendre ressurgit, bien évidemment dans les larmes. La peur du vide un bref moment s’installe : et après, y’a quoi ? Qu’il est alors bon de trouver une épaule pour s’épancher, parler de sa peur de l’échec maintenant qu’on l’a terrassée. Certains qui paraissaient inébranlables chialent maintenant comme des gosses. Celles qu’on croyait fragiles rayonnent d’une force dont elles se sentaient incapables. Quel que fût le chemin, la distance, les conditions, toutes celles et ceux qui rallient cette place au terme d’un pèlerinage partagent un moment unique de pleine conscience. Chacun connaît le prix de l’effort consenti. On devient l’espace d’une demi-heure un amoureux de l’humanité toute entière, on retrouve la confiance en soi, l’optimisme en auréole et le sac toujours sur le dos.

            Puis les cris, de joie, des retrouvailles ! Le chemin ramène à cet endroit précis ceux qui s’étaient perdus de vue depuis parfois fort longtemps. Le ton reste très lacrymal, tout le monde est soudainement trilingue, on se comprend sans peine, on s’embrasse, indifféremment des races, des genres, c’est tout un seul et même peuple triomphant qui célèbre et s’auto congratule. Sous le regard des riverains habitués qui vaquent à l‘ordinaire, des amitiés se renouent, tant de souvenirs ressurgissent. Dans une ruelle adjacente, un quêteur vient de laisser sa cornemuse aller au vent. Un couple se met à danser emporté par la joie, suivi par une farandole spontanée, elle aussi inspirée par un sentiment très élevé. De sa haute tour, Saint-Jacques regarde amusé le spectacle de ses pèlerins libérés, accomplis, prêts à reprendre le chemin.

            Parce qu’une chose est certaine une fois arrivé là, c’est maintenant que tout commence, maintenant qu’il faut se mettre en marche, ramener chez soi les bonnes habitudes, le goût l’effort physique, la joie dans la contemplation, l’altruisme, le plaisir du temps qui passe, lentement. A qui servirait-il de renier tant de sacrifices pour redevenir le même ? Il revient désormais à chaque pèlerin de partager son expérience, avec le plus grand nombre. Laure m’a donné le privilège unique de pouvoir l’assister sur ce chemin. Je la regarde pleurer de bonheur et je bois chacune de ses larmes comme un élixir. La voir la tête renversée face à la cathédrale, totalement incrédule mais désormais consciente de sa force est une bénédiction dont je connais tous les doutes définitivement renversés.

            A lire ces mots, vous comprenez facilement que je pense déjà à reprendre très bientôt le chemin, l’année prochaine. Je le ferai savoir ; si le cœur et les pieds vous en disent, je serai votre guide avec le plus grand des plaisirs.

            Pour l’heure, cap à l’extrême ouest, en un lieu magique qui voit le chemin disparaître dans l’océan, Cap Fisterra. Le chemin repart de cette même place Obradoiro que je le laisse derrière moi. Elle qui fut mon but est désormais une étape où je rêve de revenir souvent poser le pied, cultiver peut-être, mon idéal. 



- 8 – A Coruna
26 octobre, 2014, 22 h 15 min
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A Coruna.

 

Santiago : 23 km. Arriver oui, mais chacun à sa manière !

            Il y a bien évidemment les pressés, ceux qui envisagent le chemin comme un but, la fin d’un banal parcours. Ils ne voient probablement pas que le but c’est peut-être le chemin justement. Alors ils calculent, recalculent, comparent avec leurs prévisions. Ces fanatiques arithmétiques, accrocs logiques pas du tout métaphysiques contemplent plus de mille cinq cents kilomètres de marche, fiers. Demain, ce sont eux qui partiront les premiers de l’auberge, à 5.30, quand tout le monde dormira encore profondément du sommeil du juste. Pour ces heureux impatients, l’arrivée est un défi relevé.

            Pour la plupart des autres, c’est l’incrédulité qui domine. Arriver ? pas très envie que ça se termine le délire, les vacances itinérantes leur plaisaient vraiment. Il devient soudain très difficile d’envisager le retour à la normale, la sédentarité, la cravate, le costard, le rasoir… Pour cette grande majorité, arriver est un rêve éveillé, qui a parfois pris forme aux fins fonds du « bush » australien, une banlieue de Séoul, un trou paumé de Saskatchewan, quelques part dans un idéal que l’on croyait impossible. La prise de conscience de l’exploit réalisé passe le plus souvent par les larmes, parce qu’elles résument en un condensé émotionnel assez compréhensible de tous à la fois les joies, les peines, les rencontres, les amitiés, et la surprise d’y être parvenu. Pour ces heureux émerveillés, l’arrivée c’est se trouver à soi-même révélé.

            Certains sont venus sur le chemin pour s’apaiser, oublier une peine, des amours déçues, un être cher. Arriver comble tout à coup un vide, l’accomplissement les rend forts, sûrs d’eux-mêmes, conscients d’être enfin capables d’exister seuls. Ce sont des êtres hypersensibles, qui aiment à raconter leur histoire comme pour s’en défaire un peu mieux avant d’aller la déposer aux pieds du saint. Quel moment privilégié que le partage d’une conversation avec eux. Ils évoquent les anges, ceux qu’ils disent voir un peu partout, et leurs histoires sont belles comme des légendes oubliées… Pour ces heureux soulagés, l’arrivée c’est la paix retrouvée.

            D’autres arrivent avec déjà l’idée de repartir, revenir, recommencer. Pour un nombre infime, le chemin devient une évidence, un retour aux sources, une régénération, un enchantement, un commencement. Je suis de ceux qui ne pourront jamais se passer de l’aventure humaine unique qu’est le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle. Jamais mon cœur n’hésitera sur cette multitude bienfaisante qui un jour s’est décidée à marcher. Je suis de ceux qui croient que les générations, les genres, les religions même se transcendent quand elles épousent une cause commune, celle du dépassement de son petit « moi-même ». Il y a tant à gagner à suivre le pas de millions d’autres avant nous.  Pour ces joyeux illuminés, l’arrivée ne fait que commencer.

            Il y a mille et une façons de vivre un accomplissement, parce qu’il y autant de chemins qui y mènent. Nous ne sommes pas tous égaux face au chemin mais une chose est pourtant certaine : personne ne sera plus vraiment jamais le même passée la ligne d’arrivée !

            Laure et moi décidons de faire durer le plaisir une journée de plus : nous couperons la dernière étape de demain en deux… vraiment pas pressés d’arriver !



- 7 – Tendre Galice
24 octobre, 2014, 18 h 13 min
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Depuis trois jours, j’avance béat, la bouche ouverte. Nous avons abandonné dernière nous les hauts sommets d’O Cebreiro pour laisser filer gentiment notre pas sur la terre de Galice. Le chemin est redevenu sentier, un petit filet de pas qui serpente dans des sous-bois enchantés où les arbres sont des empereurs dormants. La quiétude de ce paysage rural resté intact a réussi le miracle d’écarter les effets néfastes du temps. Chronos n’a sur ses enfants galiciens aucune sorte d’emprise. Leurs vies s’écoulent au rythme des gestes d’antan, avec une sagesse terrienne que nous avons oubliée. Le travail à la main est roi, la machine restant le privilège des riches. L’indigence des exploitations que nous traversons ne se discute pas. Dans certains hameaux quasi fantômes, la vie subsiste parfois difficilement. Tout ce que la nature produit est ramassé, séché, engrangé, mis en bocaux, pour plus tard…

Qu’il est heureux de regarder de vieilles femmes réunies à trier des lentilles sur une toile cirée sur la place d’un village de quelques toits. Je ne comprends pas grand chose de leurs conversations en « galego » ; le son mélodieux de leurs voix m’inspire pourtant la paix, celle des générations qui se perpétuent, meilleur rempart contre l’oubli. Elles répètent des usages qu’elles ont imprimés dans leur mémoire d’enfant. Elles parviennent à retranscrire une page d’histoire de plus, fières ambassadrices d’une culture unique, impératrices en sabots crottés.  

Les hommes galiciens sont plus rudes, plus distants, harassés par le labeur des terres qu’ils retournent en tous sens pour y puiser de l’or. Confrontés à la rudesse du labour arraché à un sol pierreux, les paysans galiciens ressemblent aux arbres qui les entourent, courts et robustes. Une éclaircie se hasarde parfois sur leurs visages ombrageux ; nous découvrons alors des cœurs vaillants, des amoureux de la nature, de leurs bêtes, de leur condition paysanne qui fait toute leur fierté.

Nous c’est dans les cieux que nous puisons notre trésor le plus précieux, le soleil, astre impérial à la grâce d’un anticyclone installé sur notre chemin depuis quatre jours. Les paysages, coutumiers de la brume et des averses, vibrent d’une beauté dont pas un œil ne se lasse. Le chant des pèlerins est unanime. Les louanges de tout ce peuple en marche résonnent et s’entrechoquent contre l’azur qui ouvre un horizon quasi infini. Chaque jour de beau temps est une morsure fatale que l’automne inflige à la nature qui se meurt cramoisie. Le carmin l’emporte. Les sous-bois sont devenus des temples où le cycle des saisons est glorifié dans un dégradé de teintes incendiées. On essaye comme on peut de fixer en pixels ces tableaux d’agonie d’un été qui me semble immortel, vainement.  

Puis quand vient la nuit, après une journée d’intense activité, le soleil vient joindre ses flammes à celles du végétal en décomposition pour la cérémonie du coucher. Commence ensuite le spectacle des constellations en majesté. Hier soir, nous avons dormi sur la borne kilométrique « 100 kilomètres avant Santiago ». Le ciel, dans une obscurité sans lune, a déplié sous nos yeux écarquillés, des myriades d’étoiles qui joignaient celles de nos rêves galiciens bienheureux.



- 6 – Paco
20 octobre, 2014, 18 h 10 min
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 Paco,

    Que l’on accepte d’y croire ou pas, les incarnations de Saint-Jacques s’imposent tout au long du chemin, il suffit de prendre son temps et d’accepter. Notre première apparition notoire a pris les traits de Paco, un retraité de quatre-vingt deux ans que Laure et moi avons rencontré à San-Justo-de-la-Vega, juste avant Astorga. Une bonne matinée de marche sous la pluie dans les pattes, le premier bar que nous trouvâmes fit facilement notre affaire. Ambiance typique espagnole, néons criards, écran plat au mur débitant des décibels hurlants, mais on se sent toute de suite très à notre aise dans ce joyeux déballage de naphtaline dominical. Les familles viennent quatre générations main dans la main prendre l’apéro et acceptent de bon cœur notre présence. On s’attable, la tortilla est épatante, le vin léger, le cœur ragaillardi. Un couple de retraités passe notre table vers la sortie. L’homme s’arrête et nous dit dans un français parfait que « deux cafés vous attendent après le repas. » On croit rêver, et ça ne fait que commencer… Paco, puisque c’est son prénom, nous fait un clin d’œil et nous quitte avec un petit sourire.

     Un quart d’heure plus tard, le voilà qui revient notre Paco, toujours aussi souriant. Il s’assoit à notre table et nous parle de ses trente-six années passées au Luxembourg comme maçon. Il est fier, tellement heureux de pouvoir pratiquer son français. Bien vite, il se livre en confidences, la mort de sa première femme qu’il pleure encore à entendre vibrer les trémolos dans sa voix. Il vit en couple à nouveau, mais il est moderne, c’est chacun chez soi ; il préfère brasser seul ses souvenirs avec Julia. Il nous propose hésitant de venir visiter sa maison à quelques pas de là. Son univers est en fait un merveilleux musée dans lequel rien n’a changé depuis quinze ans. Son présent se heurte à toutes les adaptations  auxquelles il avait consenties pour sa femme lourdement handicapée, ça ressemble à un salon de kinésithérapie ! Et bien évidemment, de nous proposer d’essayer tout l’équipement…

Nous commencerons donc par les vibrations dans les jambes et les fesses, une machine diaboliquement divine. Nos corps épuisés se prêtent au jeu avec amusement, mais sans renier le bénéfice évident. Dans une autre pièce à l’étage, un lit-massant de la tête au pied nous fait rire comme des gosses, mais quel bonheur ! Les muscles éreintés s’extasient et se décontractent en conséquence, une aubaine !

La cour intérieure et l’atelier de Paco sont vibrants comme le sont les foires internationales. On trouve de tout ! Cet homme sait tout faire, tout bricoler, tout réparer. Chez Paco, pas question de jeter quoique ce soit : il y a une seconde voire une troisième vie pour tous les objets du quotidien. L’âge n’a pas encore réussi à altérer la volonté chez cet homme simple, mais si parfaitement tenace.

Le moment des au-revoir est déchirant…

Quelques kilomètres plus tard, Laure veut vérifier un prix en vitrine… « merde, plus de lunettes ! » Théorie de la spirale, reprendre tous ses souvenirs à reculons, et boum : « je les ai oubliées sur la table de nuit chez Paco ». Laure a 4.2 à l’œil droit et 5.1 à gauche, c’est peu pour attaquer les montagnes…

Le téléphone arabe fonctionne merveilleusement bien dans les campagnes. Un message téléphonique laissé a un bar, et nous voilà deux jours plus tard à quarante kilomètres de là, aux pieds de la Cruz de Hierro qui nous attend le lendemain et qui débarque, bravant la tempête ? Notre Paco, des larmes plein les yeux, heureux, pris dans les bourrasques, les lunettes tendues en l’air, vivant, beau comme un jeune homme de vingt ans. Nous l’attablons pour l’apéro. Huit pèlerins l’entourent. Ses pupilles rougeoient et se perdent à l’occase de le sous-tifs de Charlotte, très généreuse créature australienne… Paco s’emballe, il commande un Scwheppes Tonic, c’est la fête ! De ce côté-ci, le vin coule, Paco pleure comme un enfant dans les bras de Laure qui revoit enfin le monde après deux jours de brume. La joie est contagieuse et à la veille de Cruz de Hierro, les larmes sont très vite dans tous les regards. Notre tablée réalise notre chance, l’endroit, le délire de ce petit refuge en montagne, il fait chaud, on est bien… C’est un de nos moments très forts de chemin là.

Nous raccompagnons notre sauveur à sa voiture. La nuit est dense, la route pour rentrer sinueuse, cousue de vents vicieux. Je recommande Paco à la Prudence, lui à Saint Jacques. Dans son regard, la certitude du jeune premier, le conquérant, celui qui n’a peur de rien parce qu’il se sent utile.

Merci à toi Paco, j’emporte tes prières pour Julia jusqu’à Santiago et tellement de merveilleux souvenirs. 



- 5 – Les jours de pluie,
17 octobre, 2014, 23 h 46 min
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« Rrrraaagh, fait chier, il pleut ! » C’est un peu le refrain du jour, décliné en trente-six langues et réuni en une grimace universelle. Pourtant aucune autre option : bien se couvrir et partir. C’est alors la douce mélodie des matériaux imperméables qui s’égrène, la symphonie des Goretex et consorts qui bruisse sous les gouttes qui flottent dans un vent parfois violent. Le long fil des pèlerins est aujourd’hui multicolore, fluo flash, rouge pétard, violet parfois. Il fait danser de petites taches qui s’illuminent dans le vignoble du Bierzo en  pamoison et composent un tableau impressionniste, à chaque pas recomposé.

Malgré l’averse, le plaisir est le même, seul le mouvement diffère. L’esprit est intériorisé à l’extrême, le chemin se fait pied à pied parce qu’on a le  nez dessus, d’abord la tête dans ses pompes, chagrin, ronchon, regrettant les jours au sec, puis la volonté reprend le dessus et cherche des solutions pour s’adapter.

Le premier constat c’est que la communication souffre des conditions. Emballés comme un rouleau de printemps, difficile de se soucier des autres, de croiser ne serait-ce qu’un regard. Assez étrangement, la sensation d’avancer s’accentue, le ruissellement en sens inverse crée une dynamique qui matérialise le chemin rendant le mouvement quasi palpable.

Quarante minutes de marche sont vite passées et très vite vient l’évidence que la pluie n’est en rien une entrave, à peine change-t-elle la tonalité du jour. On remercie son matériel, parce que le bon équipement fait toute la différence les jours de gros temps.

Le ciel est une masse compacte qui fait sur la lumière un effet jazz de sourdine. La luminosité est diffuse, venant de toutes parts, nos ombres n’existent plus, le soleil s’est étiré en un néon blafard qui couronne l’horizon comme les éclairages impersonnels des bars des petits villages espagnols. Bien qu’absente, la lumière prend le dessus est finit par nous faire lever la tête pour enfin s’émerveiller sur une belle journée de pluie, un ciel d’une complexité rare. Nous finissons ce soir notre septième jour de marche à Pieros, rincés ! Il pleut sur notre charmante auberge qui annonce « un mode de vie bio, 100% natural », on dit banco. La chaleur du sourire de la propriétaire sèche toutes nos hésitations sur le chemin et nous nous laissons aller volontiers à l’ambiance très post soixante-huitarde qui plane dans les lieux. Le sourire de chacun des pèlerins présents s’élargit à nous voir grossir les rangs de leur communauté d’un soir. Le repas 100% végé-bio fait rouler des « oh » admiratifs ; combien sont les naïfs qui ne s’imaginent ne trouver le plaisir que dans la protéine carnée… j’exulte !

Au moment de fermer les yeux, lové au premier rang d’un concert de clapotis sur le velux juste au-dessus, je mesure les bénéfices des intempéries. Elles imposent des pauses plus régulières, elles renforcent la foi, celle que Laure démontre avec une constance et un humour admirables. Elles apportent une satisfaction totale, un pouvoir nouveau, celui de se savoir plus fort qu’un simple jour de pluie. 

 



- 4 – Jour de veine
14 octobre, 2014, 15 h 50 min
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            Je suis ainsi fait, affublé d’une vessie de taille semble-t-il très petite. Aucune échographie n’y décelant rien de suspect, je dois m’habituer à vivre avec cette éternelle pisseuse qui s’obstine. Sur le chemin, ça permet de faire des pauses régulières, d’observer les paysages, de faire des rencontres (et oui), bref de ralentir un peu. Ce cycle uréique est d’autant plus pressant que selon toutes les recommandations, sensées d’ailleurs, il faut boire beaucoup pour éliminer les toxiques du jour.

            Alors comme qui boit pisse, je m’hydrate et m’exécute ensuite heureux, laissant couler des rivières aussi fumantes que malodorantes aux quatre coins de la Junta de Castilla y Léon.

            J’en suis donc à soulager ladite pression, heureux de mesurer la supériorité anatomique que Dieu a plantée sur les hommes – de fort belle façon dans mon cas d’ailleurs !!-, tout à mon aise de déployer mon robinet tel un cabot familier. Mon ruissellement gazouille sur un rocher en une gerbe iridescente qui fait danser des arcs en ciel dans le vent. Quelques goutes se prennent dans un papier plastic et m’éclaboussent, emportant deux trois injures que j’adresse à ces pèlerins qui ne respectent vraiment rien, même pas le chemin. Puis mon œil s’attarde, comme retenu par un détail qui paraît improbable. Je me vide totalement pour laisser à mes esprits l’espace suffisant à la concentration. Je me baisse, me colle presque le nez sur mon forfait pour découvrir ahuri, un trèfle à quatre feuilles dans une pochette transparente, surmonté d’une flèche jaune, symbole du chemin espagnol. Je suis sans voix, sur les 22 km que nous venons de couvrir aujourd’hui, il a fallu que le hasard m’arrête à cet endroit précis pour m’épancher, c’est presque flippant.

            Je fais part de ma découverte à Laure qui à son tour n’en revient pas ! Nous évoquons instinctivement nos souvenirs de pèlerins quand soudain, c’est une évidence, nous mesurons notre chance, celle d’être en totale liberté, perdus sur le chemin de Compostelle, tellement heureux, nos fous rires en cascade nous devançant à chaque étape sur cet immense territoire qui déroule sous notre pas léger. Nos compagnons d’aventure le savent, quand ils s’arrêtent avec nous, c’est pour se marrer, et parfois tellement on rit, en toute logique, dans les culottes on se pisse !!!          



- 3 – Redevenir un gamin.
11 octobre, 2014, 20 h 44 min
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             Redevenir un gamin, comme un matin de rentrée des classes à l’internat, « c’est qui les nouveaux copains, quelles gueules, sympas » ? Hier soir à l’auberge municipale de Léon, quatre-vingt six pèlerins, vingt-quatre nationalités, onze religions, quatre générations, deux sexes, tant de différences qui nous opposent et pourtant, le sentiment très net d’être de la même famille, celle des allumés, ceux qui se posent des questions, enfin au moins une : « qu’est-ce que je fous là ? »

            Le même  gamin, en culotte courte, parce qu’il fait un temps de fou, les conditions sont parfaites, le chemin est propre, peut-être par pour longtemps, rien qu’à voir l’état de certaines paires de chaussures le soir sur l’étagère pour imaginer le pire… La campagne s’est vêtue d’automne. Elle pose chaque jour un peu plus d’or sur ses feuillages qui nous renvoient à leur tour la lumière douce comme une caresse. Se sont des yeux de môme en classe verte qui s’ouvrent sur toutes les merveilles de l’art gothique que la dévotion du peuple espagnol a jeté tout au long du chemin. La pierre semble pouvoir ici se modeler à l’infini, dans une finesse que seule la dentelle inspire. Je les ai pourtant déjà vues ses cathédrales, vieilles dames de pierres  immuables, je connais la beauté des paysages sans fin de la Castilla y Léon, les horizons transcendés au couchant, mais il n’y a rien à faire, je reste subjugué comme une jeune vierge, l’émotion du premier baiser se répétant toujours, avec un goût délicieusement nouveau.

            Je laisse le gamin à la fête foraine faire sa foire, comment résister ? Tout est délicieux, tout ce que je goûte est fait maison, baigne dans une huile d’olive exquise, les fritures sont croquantes, légères, la bière coule, les plats défilent… L’Espagne est forte d’un caractère très intrusif, personne ne reste indifférent, c’est impossible de toute façon, les femmes braillent tellement fort ! Au « cafe con leche » ou à vingt heures pour les tapas, les bars et là rue sont des antres où l’on piétine joyeusement l’intimité du voisin, les vieilles gens nous arrêtent en chemin pour jaser un moment, donner des conseils, raconter leur histoire, celle du chemin, un peu la nôtre du coup. Comme nous sommes venus là pour ça, Laure et moi nous laissons embarquer dans toutes les invitations à faire une pause ; un  pépé nous montre ses courges, l’autre ses citrouilles, les mamans leurs bébés et nous, béats, nous sourions à tout ce monde joyeux qui nous souhaite « buen camino », et aussi étrange que cela le soit, les encouragements nous portent, la force de leur altruisme se manifeste et nous emmène aujourd’hui déjà à Astorga (51km en deux jours…  à peine croyable).

            Heureux comme un gosse parce que toute la journée DEHORS, sans autre impératif que de mettre un pied devant l’autre, perdre du temps, le nez au vent, se foutant pertinemment de la crise parce qu’ici, elle n’existe pas. L’humeur qui court sur le chemin est certes naïve, mais pourquoi ne plus vouloir regarder le monde avec ses yeux d’enfant ? Pas un pèlerin ne passe sans saluer, prendre des nouvelles, s’inquiéter de votre nuit, de vos pieds et de vous souhaiter bien évidemment tout le meilleur pour la suite.

            Le soir venu à l’auberge c’est, en toute logique, une joyeuse cours de récréation qui s’ébroue ! Tous cuits, vidés, usés, puants, mais heureux. Les maux des uns rassurent les autres, les récits enthousiastes nourrissent les pessimistes chroniques, le partage d’expériences unifie et lisse les douleurs et les hésitations, parce que désormais une seule idée en tête : repartir demain, comme un gamin, sur le chemin !

            N’allons pas trop vite, apprenons à rester des marmots. Ayons le cœur de ne pas pousser nos enfants à grandir trop vite, l’avenir aura besoin de naïfs, de rêveurs, de poètes peut-être !

Leon-Astorga
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- 2 – Les voyages en train.
8 octobre, 2014, 23 h 56 min
Classé dans : Non classé

J’hésite un peu, je me retourne une dernière fois sur mon appartement avec ce sentiment étrange d’avoir oublié l’essentiel. Pourtant, là où je vais, je n’ai besoin de rien. C’est au contraire le dénuement qui préside, la légèreté qui prime. S’embarrasser du superflu revient à charger sa mule, ralentir son pas, mettre son voyage en péril. Un futal, mes grolles, trois paires de chaussettes, trois slibards, trois tee-shirts, un pull, un chapeau, quelques effets personnels lancés aux hasards d’une trousse de toilette rudimentaire roulée dans un drap de bain, le reste sera inutile. Voilà mes trois semaines à venir résumées dans 8kg850 de micro fibres et autres matériaux composites qui défient la pesanteur, cette loi qui entrave notre liberté d’action, nous retient au sol, nous immobilise parfois.

            Pourtant c’est bien de mouvement dont il s’agit dans ce hall de gare qui fourmille. La somme des mines patibulaires qui m’emboitent le pas semble dire que les ravages de la pleine lune ont essaimé bien au-delà de mon seul plumard. Pareil à mes grands-parents que je moquais enfant la veille des départs en vacances, je n’ai quasiment pas dormi. Je me sens totalement vide, presque hésitant, peut-être conscient du défi…

            Les yeux perdus dans le paysage qui défile, je subis l’ambiance piailleuse du TGV. Personne ne respecte l’heure pourtant matinale. J’endure poli les conversations navrantes de mes voisines qui n’ont pour les voyageurs assoupis aucune sorte de considération bienveillante. La voiture 5 enferme des destins tous différents mais communément indifférents les uns aux autres. Où peut bien se rendre mon voisin qui écrase comme un bienheureux dans sa bave frémissante aux commissures ? Et le beau militaire, quelle aventure l’attend ? Que sait il de la mienne ? Rien, et pourtant…

            Et pourtant nous partageons un moment rare, une prouesse technologique que l’habitude a banalisée. Nous sommes lancés à 350km/h vers le sud-ouest pour rallier Hendaye sans que personne ne veuille s’en émouvoir. La vitesse est désormais un acquis, une exigence, un droit que l’on brandit dans tout ce que nous entreprenons de vivre. Tout est rendu instantané, plus rien de bon ne dure, l’immédiateté est devenue impérative à nos générations capricieuses.

            La frustration a pourtant du bon. C’est probablement ce qui me motive à reprendre le chemin sans cesse. Un pèlerinage est une apologie de la lenteur. Il y a dans l’acceptation de la durée une forme de sagesse qui permet la reconnexion, loin de tous les réseaux, fussent-ils sociaux ou téléphoniques. Prendre la mesure de son pas donne des ailes. Redonner à tous ses sens leurs pouvoirs permet d’être dans l’instant, intensément. Alors, que retiendrai-je de ce voyage en train si ce n’est une sensation très intellectuelle de rapidité ? Que saurai-je de l’odeur des forêts landaises ? Rien ne me restera du chant de la nature berrichonne, tous les villages auront cette même forme évasive tendue par des lignes horizontales générées par une motrice à plein régime. Je ne connaitrai rien des hommes, je n’emporterai rien de leur histoire que la vision furtive d’une pincée de tuiles au couleur changeante selon la région. De tous les clochers fièrement dressés, je n’ai perçu aucun tintement, pas la moindre cloche, le moindre accent, rien d’authentique. Défier le temps d’accord,  mais non sans avoir sacrifié l’essentiel dans l’équation : le réel. Par la vitre « format écran plat » du TGV, le rail débite des kilomètres d’un univers désincarné sur lequel je n’ai aucune emprise.

            « Hendaye, terminus, tout le monde descend ». Nous avons couvert en moins de sept heures la moitié de ce que je parcourrai à pied en vingt-un jours. Est-il possible de rassembler sous le même vocable ces deux idées du voyage ? Quand l’une déplace, l’autre élève, tout est question de but.

            Il m’est urgent de ralentir ! Je veux à nouveau pouvoir saisir du monde la lenteur dans laquelle s’exprime ma nature profonde, celle d’un naïf contemplatif. Demain je serai à Léon, de retour sur le chemin, les cinq sens en éveil, le lâcher-prise pour seul crédo, loin des trains, les yeux rivés sur le lointain. 



-1- Clochard céleste.
7 octobre, 2014, 11 h 41 min
Classé dans : Non classé

         Il  me reste à peine quelques jours avant de pouvoir à nouveau quitter ce monde, enfin partir, ou plutôt… revenir. Revenir sur mes pas et ceux de millions d’autres avant moi : j’ai Compostelle droit dans la mire, le cap est fixé à l’ouest. Les saisons du petit écran font se suivre les émissions d’aventure à succès, je préfère les vivre sur le terrain, tirer le bénéfice du concret.


Je rouvre mon sac. Un air immobile s’échappe et m’insulte au passage, à peine deux ans et déjà embourgeoisé dans mon petit duché. Celui qui rêvait de n’avoir aucune racine a pourtant eu besoin d’une pause, histoire d’enquiller les soubresauts  de l’ordinaire. Puis la vie est de toute façon la plus forte, alors l’envie d’ailleurs inexorablement s’impose et les godillots trépignent. A chaque odyssée ses sirènes ; moi, ce sont celles des forêts de Galice qui m’enchantent et faible que je suis, sans aucune volonté, je leur cède, je repars.  

Je m’illumine à nouveau et redeviens le temps d’un rien, un clochard céleste. J’emprunte à Kérouac son tutoiement aux étoiles pour n’en suivre qu’une seule jusqu’au Finistera. N’avoir pour autre objectif que celui d’être enfin soi, sans limite, sans contrainte ni mode, les seules contingences physiques pour défi. Tout le reste ne sera que poésie, nature portée au sublime, exultation dans l’effort, rencontres incroyables…
Je sais qu’après la souffrance des premiers jours viendront ceux sans horaire, les heures sans montre, les jours sans programme, un temps qui ne se compte pas mais s’expérimente. Chaque minute renfermant alors un possible, on n’a d’autre choix que de vivre pleinement l’instant. Tout devient une fête, une fleur, un automne, la promesse d’un printemps. Une fois redevenu primaire, la technologie est vaine à communiquer, on préfère l’instinct. Le goût s’éprend à nouveau de saveurs simples, une douche devient un Noël, chaque nouvelle étape un eldorado. 
Ce coup-ci, mon amie Laure m’accompagne. Je deviens un initiateur, une sorte de passeur et cela fait tout mon bonheur. Il est une chose de vivre l’extraordinaire ; le partager reste la seule valeur capable de décupler le plaisir. Je connais l’itinéraire mais absolument rien de ce qui nous attend là-bas car chaque voyage est un enfant qui grandit. Il ressemblera à ce que l’on en fera.

Au bout de l’humilité, par-delà l’abnégation, Saint-Jacques de Compostelle nous révèlera un peu plus à nous-même. La magie de ce pèlerinage séculaire jette sur le chemin un univers délicieusement hétéroclite. Personne ne vient y chercher la même chose et pourtant, chacun rentre comblé, illuminé. Il n’est pas ici question de vaincre. Il faut simplement accepter de n’être rien de mieux qu’un destin en marche. 

 

 

 


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